Comment penser les questions d’identité numérique à l’heure de « l’intelligence ambiante » ou de Second Life ?

Publié le par Bruno Deschemps, DGME

0707

Dans un article publié en mai 2007, l’Institut d’études en prospective technologique (Institute for Prospective technological studies, IPTS, basé à Séville et agissant pour le compte de la Commission européenne) réinvente le concept de « territoire numérique » ; les auteurs, Barbara Daskala et Ioannis Maghiros, imaginent un nouveau cadre de compréhension des questions d’identité numérique, capable à la fois de protéger la confidentialité et les données personnelles dans des environnements toujours plus complexes et hybrides, et d’encourager la liberté d’expression et le potentiel extraordinaire de collaboration dans les mondes numériques. Petite visite du « territoire numérique » nouvelle génération.

La confidentialité, une notion dynamique

Nous surfons sur le net, nous recherchons des informations, nous faisons des connaissances, nous achetons des produits et des services. Ce faisant, nous multiplions les identifiants différents, et laissons de nombreuses « empreintes numériques » derrière nous, souvent à notre insu. Nul hasard si les exigences se font plus fortes, en matière d’identification et d’authentification dans l’espace numérique ; La collecte, le stockage et l’échange des données personnelles, dont une partie peut s’avérer sensible, posent de nouveaux défis à l’identité en ligne et soulève des considérations essentielles sur la confidentialité et la protection des données personnelles. La confidentialité peut être définie en termes de distance avec des tiers ; il s’agit d’un processus itératif, changeant en permanence, dans lequel une personne ou un groupe veulent tantôt être séparés des autres, tantôt être en contact. Si l’on veut atteindre un niveau requis de confidentialité, qui est hautement dynamique, un équilibre doit être trouvé entre espace public et espace privé. L’un des grands défauts du monde numérique est que la confidentialité y est fragile, et que la protéger implique de la part de l’usager une vigilance permanente et de plus en plus difficile.

L’impact annoncé de « l’intelligence ambiante »

Un nouvelle étape de l’internet est aujourd’hui franchie. L’avènement actuel de « l’intelligence ambiante », dans laquelle les individus sont entourés d’interfaces intelligentes enfouies dans tous types d’objets (produits de consommation, vêtements, véhicules, et matériaux « intelligents ») rend la protection de données et les questions de confidentialité bien plus délicate à traiter –tout spécialement si l’on considère que la collecte, le stockage et l’échange de données personnelles sont des pré requis pour qu’un tel environnement fonctionne correctement. Certes, un arsenal juridique s’est progressivement constitué à l’échelle internationale pour protéger les données personnelles. Mais il s’avère insuffisant pour assurer la protection des données personnelles dans l’espace numérique, et incapable de suivre l’accélération des technologies et des comportements. Peut-être le cadre légal existant doit-il être révisé, amélioré, pour assurer la confiance des citoyens dans la société de l’information ?

Une nouvelle approche des « territoires numériques »

Dans le cadre d’un travail de recherche, le laboratoire IPTS a tenté de développer un concept dans lequel les individus puissent maîtriser les distances et les frontières, les « territoires » au sens social et légal, tout en fournissant un équilibre adéquat entre sécurité et confidentialité.

L’idée de territoire est aussi vieille que l’humanité. Les lois, les normes socio-culturelles tacites et les traditions elles-mêmes constituent le cadre de compréhension de ce qui relève de l’espace privé ou public ou de ce qui est socialement reconnu comme tel. Bien que la distinction ne soit pas toujours claire, les gens ont appris à appréhender ces frontières et à agir en conséquences. Dans ce travail de recherche, le concept de « territoires numériques » a été conçu pour concilier protection de la vie privée et des données personnelles dans le monde numérique, et liberté d’expression et le développement de la collaboration et de la communication, jugées toutes deux essentielles. Le concept de « territoires numériques » incarne une nouvelle façon de représenter conceptuellement les données et les flux d’informations, le consentement explicite ou implicite de l’usager, et de cartographier de façon dynamique les frontières entre espaces privés, espaces publics, et zones « grises ». Ses auteurs l’ont conçu pour nourrir et faire évoluer la législation sur les données personnelles, intégrer ces notions à la conception des systèmes d’information, des logiciels et des services numériques, et contribuer à sensibiliser les utilisateurs soucieux de protéger leur confidentialité.

Trois territoires de référence

Dans le cadre de cette recherche, trois types de territoires numériques ont été identifiés, en fonction du degré de contrôle que les individus exercent sur leurs données : Le « territoire numérique primaire ou personnel » concerne l’espace numérique d’une personne et comprend les identités numériques individuelles tout comme les données personnelles de l’individu (y compris les « empreintes numériques » laissées par l’individu au cours de son activité en ligne). Le « territoire secondaire ou de groupe » est hybride et combine à la fois le contrôle total permis aux participants dans les territoires primaires et l’usage quasi-libre des territoires publics par toutes les personnes ; il correspond aux groupes ou aux individus qui partagent des centres d’intérêts ou des objectifs communs, mais il désigne également un groupe. Enfin, le « territoire numérique public » est un espace où quasiment chaque individu peut accéder et où il ne peut exercer qu’un faible niveau de contrôle. C’est l’équivalent de l’espace public dans le monde numérique, un territoire ouvert à tous les membres de la société, invitant à la liberté d’expression et la libre circulation des idées et des points de vue.

Bulles, frontières, marqueurs, ponts : la nouvelle cartographie des territoires numériques

Quatre composants indispensables pour le bon fonctionnement du territoire numérique ont été identifiés : il s’agit des bulles, des frontières, des marqueurs et des ponts.

  • La bulle est une « data-sphère » personnelle et dynamique, qui détient les données personnelles de l’individu, et sert à délimiter les frontières, restreindre et/ou autoriser les données à aller et venir avec l’extérieur. La notion de bulle embrasse toutes les interfaces, formats, droits et autorisations utiles pour la gestion des données personnelles et des interactions informationnelles ;
  • Les frontières : ces sont des lignes fictives, « sans-couture », qui dessinent son périmètre, mettant en pratique les autorisations accordées par la bulle. Ces frontières sont en négociation permanente et s’adaptent à différentes situations ou espaces ; elles ne sont pas autonomes mais au contraire dépendent de la bulle. Ainsi elles peuvent changer, diminuer ou augmenter, en fonction de la bulle, et des frontières qu’elle souhaite ou est contrainte d’avoir.
  • Poser des marqueurs est une façon d’exprimer et de rendre ces frontières visibles. Dans le monde physique, le marqueur serait le panneau « Passage interdit ! » posé à l’entrée de jardins ou des domaines privés. Dans le monde numérique, il pourrait s’agir de l’écran de démarrage d’accès à son ordinateur personnel, ou du caractère privé d’un répertoire.
  • Le pont est destiné à fournir un lien entre les mondes physiques et numériques. Alors que les frontières entre ces deux mondes deviennent plus floues avec le développement des nouvelles technologies de l’intelligence ambiante, le concept de pont va gagner en importance avec l’identification de l’espace de données personnel et le contour des frontières du territoire numérique.

Par ailleurs, IPTS a développé le concept de « résidence virtuelle », qui renvoie au concept légal ou inspiré des normes sociales de résidence protégée dans le monde numérique. Il concerne la vie personnelle des individus et les données personnelles stockées à domicile, qui ont régulièrement besoin d’être accessibles.

Pour en savoir plus : http://www.jrc.es/publications/pub.cfm ?id=1474

 
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