De la carte bancaire au titre de transport
De la carte bancaire au titre de transport
par Jean-Pierre BUTHION, pour RITM, journal interne RATP
De formation journalistique et publicitaire, Jean-Pierre Buthion a exercé des responsabilités à la BNP et au Crédit Agricole où il a contribué au développement de la monétique et des technologies bancaires. Ancien responsable du marketing stratégique au Crédit Mutuel, il est aujourd’hui au Groupement des Cartes Bancaires, Responsable des Produits et Services, en charge notamment du développement des nouveaux usages de la carte bancaire. Vice Président de l’ACSEL (Association pour le Commerce et les Services En Ligne) et Vice Président de l’APECA (association des professionnels européens de la carte d’achat), administrateur de la FING Fondation pour l’Internet Nouvelle Génération), il représente le Groupement des Cartes Bancaires dans de nombreuses organisations institutionnelles ou consulaires. Jean-Pierre Buthion a aussi contribué à plusieurs ouvrages et rédigé de nombreux articles consacrés à l’Internet, au commerce électronique et aux services en ligne. Il a conduit pour l’ACSEL, la rédaction de « La confiance, principal défi du commerce électronique » (2001), « Internet Hauts débits » (2002), « Services en ligne, modèles économiques et systèmes de paiement » (2004).
C.V.
La carte bancaire, naturellement perçue comme un moyen de paiement, est aussi une véritable clé de la distribution des biens et des services, dont la principale caractéristique est qu’elle étend tous les jours ses champs d’opération. Notre but, au GIE carte bancaire, est bel et bien de faire en sorte qu’il n’y ait plus un endroit, au sens physique du terme, ni un secteur de l’économie où la carte bancaire ne joue son rôle de facilitateur de modèle économique.
La carte bancaire comme clé de la distribution
Je cite souvent en exemple, pour illustrer le principe de la carte bancaire comme clé de la distribution, celui des stations services ouvertes par les hypermarchés. Le jour où, il y a plus de vingt ans de cela, ces grands distributeurs ont décidé de distribuer également de l’essence sur les parkings de leurs entreprises, leur premier réflexe a été d’appeler les banques et de leur poser la question suivante : « Comment, de quelle façon, pouvons-nous réduire au maximum les coûts de la distribution afin de vendre l’essence comme nous vendons nos autres produits, alimentaires ou ménager? »
La réponse de la carte bancaire est connue. Il est désormais possible, à toute heure du jour et de la nuit, y compris les jours fériés, de faire le plein, et cela grâce aux fonctionnalités offertes par la carte bancaire. Comment cela fonctionne-t-il ? La carte bancaire a l’avantage de faire preuve de beaucoup de souplesse. Le premier geste, celui de l’identification du porteur (le fait de taper son code secret) permet de débloquer la pompe, le second, celui de reposer la pompe sur son support entraîne automatiquement le débit du compte bancaire. Au profit du distributeur.
Sur le plan du marketing, ce fut une immense innovation, sur le plan du service offert, au consommateur comme au commerçant, ce fut une véritable révolution. Pour ne pas avoir compris, ou ne pas avoir accepté, le principe de ce nouveau mode de paiement, un grand nombre de stations, dites indépendantes, ont été contraintes de fermer leurs portes. Il était pourtant simple de s’approprier, en tous lieux, cette technique, facile à mettre en place, facile à utiliser.
La meilleure preuve en est que le paiement par carte bancaire est devenu un système universel ou presque, utilisable dans la plupart des magasins et permettant d’accéder chaque jour à un plus grand nombre de services.
C’est le cas dans le domaine des transports. Le temps où il fallait patienter debout avant d’accéder à un guichet pour obtenir un billet de train est révolu. Ou une carte Orange. Ou pour recharger un passe Navigo. L’accès au titre de transport passe désormais par l’Internet, par des bornes automatiques ou par des imprimantes quand il s’agit de retirer un billet d’avion ou de train, même à domicile.
De ce point de vue, la carte bancaire est un véritable vecteur de la mobilité dont nous ne faisons que découvrir aujourd’hui l’immense potentiel encore dissimulé derrière sa technologie ou plutôt ses technologies.
En effet, la carte bancaire n’est pas seulement un support plastique sécurisé par différentes techniques : embossage du numéro, réflexion d’un hologramme, piste magnétique (appelée à disparaître) et puce électronique. La carte bancaire est aussi, et avant tout, un support de transaction permettant d’abord de s’identifier, ensuite de payer et de favoriser la dématérialisation, dans l’avenir, de titre de transport, de carte de fidélité, de temps de stationnement, de facture électronique, d’aide-mémoire. Il n’y a pas de limites pratiques à son utilisation.
On peut néanmoins faire plusieurs remarques propres à tempérer cet enthousiasme à l’empilage de fonctions ou d’utilisation.
La première est que le plastique de la carte bancaire est aussi un support commercial sur lequel on trouve généralement le logo de la banque émettrice et, suivant les cas, le réseau international auquel le titulaire de la carte est affilié : Visa ou MasterCard, par exemple.
On pourrait imaginer d’y rajouter le sigle de la RATP et/ou celui de la SNCF et/ou celui d’Air France et/ou celui de grands magasins, voire d’une chaîne de cinéma ou celui d’un coiffeur. L’idée de superposer les marques sur un même support, et donc d’élargir la sphère des fonctions offertes, est séduisante et, à ce titre, récurrente dans les services marketing des organismes de distribution et de services. Mais cet élargissement se heurte d’une part, à la gestion propre à chacune des fonctions par les différentes marques présentes sur le support, d’autre part à l’appropriation de toutes ces fonctions par l’utilisateur.
Prenons l’exemple du citadin. On peut imaginer, pour faciliter sa mobilité dans l’espace urbain, de lui proposer de payer régulièrement des services, comme un temps de stationnement ou une place de spectacle, une facture de restaurant ou un transport. Mais le consommateur percevra-t-il l’avantage de ce cumul ? Utilisera-t-il tous les services ? Ne craindra-t-il pas la perte de son support et, avec lui, la cohorte des soucis ?
Autre inconvénient, comment, par exemple, trouver une adéquation entre la durée de vie de la carte bancaire, aujourd’hui fixée à deux ans, le passe Navigo valable un an et, disons, l’accumulation de miles avec le programme Fréquence Plus d’Air France, offre qui n’est pas limitée dans le temps ? Cela se complique encore quand les termes de l’offre changent. Ainsi, puisque nous parlons d’Air France, sa fusion avec KLM a aussi entraîné la fusion automatique des deux programmes,français et néerlandais, d’obtention de miles gratuits et la création d’un nouveau logo Flying Blue. De la simplicité, principe de base de l’utilisation de la carte bancaire, nous allons vers la complexité et donc vers une augmentation des coûts de la transaction. Ce qui est totalement l’inverse du but attendu.
Un troisième obstacle à l’utilisation de la carte bancaire comme support multi-applications est la réaction prévisible de l’utilisateur dont on peut craindre qu’il ne souhaite pas mettre tous ses oeufs dans le même panier. La raison en est simple, lui aussi se doit de gérer son compte principal et ses comptes annexes. Il peut posséder différentes cartes bancaires émises par différentes banques et trouver difficile, voire impossible, de créer des alias de comptes annexes (grands magasins, compagnies aériennes….) sur ses différentes cartes. Nos études à ce sujet ont montré que la demande n’excédait pas plus de trois ou quatre applications distinctement identifiables : paiement, retrait d’espèces, fidélité, identification.
En conclusion, et si je devais résumer cette première partie de mon propos, je dirais que le principe de multi-applications intégré au support de la carte bancaire est commercialement très intéressant, techniquement faisable, mais doit être pratiquement ciblé.
A cet égard, la technologie a son importance.
Vers l’extension des technologies « sans contact » ?
Actuellement, la carte bancaire est une carte à puce avec contact. Pour effectuer un paiement, elle nécessite d’introduire la carte dans un terminal relié au réseau des cartes bancaires et la composition d’un code. Une ergonomie simple, universelle est la base de l’indispensable confiance du client envers le fournisseur de service.
Or cette ergonomie, acceptable pour le paiement, n’est pas synonyme de fluidité. C’est en fait tout l’opposé de la technologie sans contact adoptée par la RATP pour son passe Navigo qu’il suffit de présenter devant une borne pour obtenir un droit de transport.
Est-il possible d’adapter la technologie du « sans contact » à la carte bancaire ? C’est ce sur quoi nous travaillons actuellement. Mais on comprend vite que, dans la pratique, les exigences du contrôle d’accès et celles du paiement sont bien différentes.
Les complexités à cet égard sont de plusieurs ordres :
- technologique, tout d’abord : il faut s’assurer qu’aucune altération ou captation des données de la carte (ou inscrites dans un téléphone) ne pourra se faire à distance à l’insu du titulaire. Pour un titre de transport comme Navigo, le dommage serait limité à l’usage possible dans l’enceinte du métro ou du train, en revanche pour un support de paiement, on imagine l’inquiétude des utilisateurs si l’on pouvait vider le contenu d’un porte monnaie ou lire à distance courte n’importe quel numéro de carte !
- ergonomique : l’utilisation de la technologie « sans contact » se conçoit dans un contexte de « fluidité », c’est une exigence pour des contrôles d’accès comme les permet Navigo ; c’est une exigence pour le paiement d’autoroutes par exemple. En contrepartie le contrôle de l’identité, des droits, ou de l’argent disponible, et leur mise à jour le cas échéant doivent être indéfectibles. Tout cela en quelques fractions de secondes….
- juridique : il s’agit là de faire la preuve d’un accès ou d’un paiement. Avec Navigo, on sait que ce n’est pas la pose de la carte sur la borne qui « libère » du paiement du titre de transport. On peut poser et reposer plusieurs fois sa carte Navigo et disposer du droit de transport à volonté puisque celui-ci est pré-payé par prélèvement dans un acte distinct. C’est ce qui permet de se contenter d’une pose de la carte « à la volée », sans contrôle de l’identité du titulaire. Il ne pourrait en être de même dans un magasin pour des achats de biens ou de services sans risques de contestation possible. C’est la raison d’être du code secret que nous composons pour tout paiement par carte bancaire. Les tests qui se dérouleront dans les prochains mois nous indiqueront si l’utilisation de la technologie « sans contact » est compatible et acceptable avec celle d’un code secret. Peut-être faudra –t-il recourir à des technologies d’identification nouvelles comme l’autorise la biométrie ?
On le voit : la sécurité qui doit entourer l’usage d’un support de paiement (carte ou téléphone dans nos exemples) est tout à fait essentielle à la confiance du consommateur, à la facilité d’emploi qu’il en tire et à l’adéquation des technologies, sans parler de leur coût.
Le téléphone portable accessoire de paiement
Dire que le téléphone est un accessoire de la mobilité peut sembler d’une grande banalité. Dire qu’il est accessoire de paiement l’est moins si l’on imagine de fusionner le principe de la transaction par carte bancaire – fiable, sécurisée – et le support téléphone portable.
Une expérience est en cours avec une puce intégrée dans le portable, en plus de la puce qui équipe la carte SIM. Cette nouvelle puce, dite NFC pour Near Field Communication, est testée dans la région de Caen, avec l’aide de magasins locaux et d’opérateurs de parking, notamment. Son fonctionnement est des plus simples, l’utilisateur n’a qu’à poser son téléphone sur un terminal approprié pour établir la liaison avec le réseau carte bancaire et enregistrer la transaction. Ce qui est un avantage supplémentaire pour un outil qui est déjà, en soi-même, multifonctions.
Mais ce qui est testé à Caen avec cette puce sans contact dans le mobile, ce sont les atouts déjà énoncés de la carte bancaire classique : la confiance de l’utilisateur, la sécurisation de la transaction, la facilité d’utilisation, son prix minime.
La mobilité à quatre temps
Rien n’empêche la RATP aujourd’hui d’introduire d’autres services à l’intérieur de la technologie Navigo, s’appuyant sur du paiement par carte bancaire. C’est une question de briques technologiques, qui s’empilent les unes sur les autres, les unes dans les autres, pour créer cette architecture que nous appelons réseau, un système de masse, au sens propre du terme, qui passe par des terminaux, des supports, des connexions et qui vise l’interconnexion totale entre plusieurs réseaux, déjà existant ou encore à créer, qui utilise ou utilisera les nouvelles technologies comme l’Internet classique, les connexions Wi-Fi, bluetooth…etc
A condition, naturellement, que nous sachions sécuriser un tel réseau, non seulement contre les bug technologiques, mais aussi contre ceux que j’appelle pudiquement les « pollueurs ».
Quelles seront les conséquences de cette multiplicité de connexions possibles ? Elles n’ont pour seules limites que celles de notre imagination. Souvenons nous des débuts de notre recherche. Que demandait-on à la carte bancaire ? D’être un moyen de paiement, certes, mais aussi un élément de fluidité, une solution à l’impatience, un accélérateur de temps, une aide à la productivité.
En ce sens elle a parfaitement rempli ses missions. Sa conquête des automates a été plus qu’une conquête commerciale, ce fut un bouleversement de notre mode de vie.
Nous sommes brusquement passé du « temps déposé », je vais voir si un fournisseur est ouvert (disponible) et je reviens, au « temps composé », j’y vais quand je veux, je suis sûr de la disponibilité du fournisseur13. Nous abordons maintenant l’ère du « temps décomposé ». Je commande, ici, chez moi, dans mon bureau, depuis n’importe quel ordinateur relié à l’Internet ou depuis n’importe quel portable, et je me fais livrer ailleurs. Confiance – simplicité – mobilité. La commodité de l’accès à l’offre rejoint les disponibilités de offre tout en assurant le fournisseur qu’il sera payé et en rassurant le client. Il s’agit de nouveaux modèles de distribution dont nous ne percevons encore que les prémisses et dont la facilité d’usage dissimule une effrayante complexité technologique. En particulier, il importera de faire évoluer en permanence les cartes, les terminaux, les réseaux, pour assurer la sécurité des transactions et donc cette confiance indispensable aux usages. Et demain ? Demain l’utilisateur des nouvelles technologies n’attendra pas. Il voudra tout et tout de suite. De la même façon que les DAB ont fleuri à tous les coins de rue pour permettre aux clients des banques d’obtenir de l’argent sans attendre, demain le consommateur voudra et obtiendra tout ce qu’il désire « on demand ». A la demande. Je me souviens de l’époque où la RATP organisait des voyages en Ile-de-France pour les voyageurs ne disposant pas de véhicule. Nous allions, avec mes parents, visiter les châteaux de la Loire ou les cathédrales d’Ile-de-France. Il fallait réserver à un guichet à la Madeleine, acheter des tickets, plusieurs semaines en avance. Pourquoi la RATP ne déploierait-elle pas aujourd’hui ce type de service (« voyage » et entrée à Disneyland, au château de Saint-Germain ou de Versailles) qu’elle distribuerait dans ses propres boutiques ou par Internet et qu’elle mettrait à disposition de ses clients sur leur portable ? La carte bancaire serait alors capable de faciliter la réservation et de réaliser le paiement comme elle le permet dans tant d’autres modes de distribution. Cf exemple des stations service en libre service
Imaginons aussi que l’on puisse télécharger une symphonie pour la durée d’un voyage sur la ligne B du RER, un clip vidéo pour dix stations sur la ligne 9…, tout cela proposé sur un site RATP et payable, par l’intermédiaire de la carte bancaire, quelques centimes.
Car cela s’inscrit dans un mouvement général de changement de nos comportements de consommation.
Après tout, nous sommes de plus en plus dehors, hors de chez nous, et nos désirs ou besoins de possession sont de plus en plus fugaces. Il n’y qu’à voir à ce sujet le nombre croissant d’urbains qui ne disposent pas de leur propre voiture, mais en louent régulièrement.
De même il n’y a pas de limites à la consommation en état de mobilité.
Les transporteurs comme la RATP le comprennent, qui animent leurs espaces de voyages. Il n’y aura bientôt plus de temps « perdu » en transport vain si l’on sait accompagner les déplacements des services adaptés et permis par les technologies de communication
Allons plus loin encore : la mobilité permet le « temps superposé » celui de l’ubiquité.
A l’inverse, depuis mon domicile, confortablement installé devant mon ordinateur, en pantoufles et sans cravate, je rends les mêmes services à mon entreprise que si j’étais physiquement présent dans mon bureau.
Demain, c’est sûr, j’achète chez moi sur le site en ligne de la RATP et je regarde les programmes télé que j’ai choisis dans le RER sur mon portable. Le tout réglé par carte bancaire !