Demos
Qu?est-ce que Demos ?
Catherine Fieschi : Demos est ce qu?on appelle un think tank dans le
langage anglo-saxon, ce qui est assez difficile à traduire. C?est d?une
part un organisme de recherche appliqué : nous sommes des universitaires
qui travaillons sur certaines problématiques de société en vue de susciter
le débat et de faire des recommandations pour alimenter les politiques
publiques, aussi bien du secteur public que du secteur privé. Mais nous
sommes aussi un laboratoire d?idées parce que nous sommes très axés sur la
recherche, la mise en application et l?expérimentation de projets pilotes.
InternetActu.net : Vous vous présentez comme un ?consultant d?intérêt
public? ? Est-ce que cela veut dire qu?il y a une philosophie de
l?intervention sociale derrière Demos ? Est-ce que cela veut dire que cette
philosophie est première ?
Catherine Fieschi : Je ne me souviens pas de ne m?être jamais présenté
comme consultant d?intérêt public, car nous faisons attention à ne pas trop
utiliser le terme de consultant puisque nous sommes un organisme sans but
lucratif. Mais il est vrai que ce que nous faisons n?est pas réplicable.
C?est au coeur de notre mission : travailler au cas par cas, contexte par
contexte, partenaire par partenaire, pour trouver les solutions et les
recommandations appropriées. Maintenant, si on prend le terme consultant
comme quelqu?un qui travaille dans un contexte spécifique et essaye de
trouver des solutions à un problème particulier? Il est vrai qu?on nous
consulte, donc forcément, sous cet angle, nous sommes un peu des
consultants?
Notre souci de l?intérêt public vient du fait que nous sommes un organisme
d?intérêt public. Notre but est l?éducation du public dans le domaine des
politiques sociales et économiques. L?intérêt public est absolument central
pour nous. Il est au coeur de notre définition.
InternetActu.net : Quelles sont les thématiques sur lesquelles vous
travaillez ? Et quels sont leurs liens entre elles ?
Catherine Fieschi : Ce qui prime avant tout pour nous, c?est de partir du
citoyen, de partir de ses problèmes et ses besoins pour essayer de
comprendre les problématiques nouvelles qui se posent et essayer d?élaborer
des solutions.
Nous divisons nos programmes de façon un peu artificielle, car tous ceux
qui travaillent à Demos travaillent sur 2 ou 3 programmes. Nous travaillons
principalement sur la ville, les sciences, les problématiques identitaires,
la sécurité, la culture et les services publics. Ces séparations sont
artificielles, puisque nous nous penchons sur le service public d?une
manière plutôt globale.
Pour nous l?important est de faire de la recherche tout en replaçant
l?usager-citoyen au centre de la problématique. Donc, lorsqu?on se penche
sur la science, on se penche sur l?engagement citoyen et les grandes
problématiques scientifiques. Lorsqu?on se penche sur les services publics,
ce qui nous importe, c?est l?innovation sociale et la façon dont on
améliore l?expérience de l?individu au quotidien. C?est pour cela que notre
slogan c?est ?building everyday democracy?, c?est-à-dire que c?est vraiment
reconnaître que la démocratie ce n?est pas quelque chose qui se vie de tant
à autre lors d?une élection par exemple, mais que c?est quelque chose qui
se vie au quotidien dans les rapports que l?on a tous les! jours avec les
instances de pouvoir.
InternetActu.net : A la manière de vos livres qui se présentent d?une
affirmation en forme de phrase plutôt que d?un simple titre, quelle est
l?affirmation de Demos ? Qu?est-ce que vous revendiquez ?
Catherine Fischi : Nous revendiquons d?abord la possibilité de changer la
façon dont les gens vivent la démocratie. Au départ, le slogan de Demos,
c?était ?People changing politics?. C?était l?affirmation que l?on pouvait
changer la façon dont on participait et dont on pensait aux problèmes et
aux solutions politiques. Pour nous, Demos représente l?engagement
démocratique au quotidien. Son but est de détecter les différents endroits
où il y a un moment d?engagement démocratique, là où on aurait tendance à
ne pas en voir, là où on ne verrait qu?un service, une transaction ou la
consommation d?un service. Nous, nous envisageons cela comme étant quelque
chose qui représ! ente finalement un moment politique dont il faut tirer
parti, un moment pouvant créer une sensation d?avoir été correctement
écouté ou pris en charge ou une occasion d?avoir contribué à quelque chose
pour son propre bien-être ou pour le bien-être des autres. Ce sont tout ces
petits moments dans la vie quotidienne qu?on aime répertorier et dont on
aime tirer parti.
InternetActu.net : On a l?impression qu?aujourd?hui, Demos c?est avant tout
une méthode, très largement inspirée du design, une re-conception de
l?innovation sociale, sous l?angle des utilisateurs et dans tous les
processus.
Catherine Fieschi : Tout à fait. Nous venons de publier The Talking Cure,
une publication qui observe la transformation de la relation entre le
médecin et son patient. Un patient qui va voir un médecin désormais mieux
armé en terme d?information et un médecin lui-même transformé par ce
patient plus informé. Ce que nous essayions de montrer c?est que la
médecine et la santé sont transformées par cette relation. Demain, les
ressources publiques de la santé vont être décuplées si on arrive à tirer
parti correctement de cette interaction.
Il y a une méthode qui est allée de pair avec un moment politique en
Grande-Bretagne. Demos a été créé au milieu des années 90, juste avant que
le gouvernement travailliste de Blair n?arrive au pouvoir. C?est un moment
où les services publics britanniques sont cassés : les trains ne roulent
plus, les hôpitaux sont pleins? Il s?agissait d?être novateur pour les
services publics. A ce moment-là, Demos s?est posé comme un partenaire de
choix pour les organisations publiques qui voulaient reconcevoir les
services publics, sachant qu?ils allaient devoir investir beaucoup, mais
qu?investir n?allait pas suffire. Il allait vraiment falloir reconcevoir le
rôle de l?usager, mais aussi mieux comprendre ce qu?étaient ces besoins.
Mettre l?us! ager au centre a été pour nous une façon de dire : ?il faut
changer de système opérationnel?. Au bout d?un peu plus de 10 ans, la
personnalisation, la coproduction, l?individualisation de certains budgets?
a soit été mis en oeuvre, soit est en passe de l?être. Donc, il est juste
de dire que cette méthode a eu un certain succès et qu?elle nous a définis.
Maintenant, ce sur quoi nous travaillons beaucoup, c?est la phase deux de
cette politique. Nous voici désormais confrontés à l?essoufflement du
gouvernement britannique et de ses politiques publiques, mais aussi à de
nouvelles problématiques, car on se rend compte que les besoins des usagers
ont été transformés ces dernières années et que nous en avons découvert de
nouveaux. Nous nous posons de plus e! n plus comme une organisation qui
essaye de mettre à j! our et r edéfinir les ?boundaries?, les frontières,
les limites, les nouvelles lignes de démarcation ou de partages qui
naissent des nouvelles manières de partager l?information, qu?elle soit
numérique ou pas. Pour nous la problématique pressante, c?est la gestion de
l?information autour de l?usager. Je dirais donc que notre méthode est en
train de changer. Ca y est, l?usager est au coeur des politiques publiques
! Maintenant, il faut apprendre à comprendre ses préférences, collecter et
lire les informations que nous avons sur lui et surtout les gérer, car il y
en a tellement ! Les pouvoirs publics se sentent un peu dépassés par la
quantité d?information et de préférences que les usagers évoquent et
émettent.
Nous avons créé une situation où, pour la première fois, le design était
important, central. Cela nous a permis de construire une argumentation qui
disait que le service public et l?usager sont engagés dans une
co-expérience, un co-design. Une expérience qu?on peut designer. A partir
de tel besoin, tel problème, on peut créer un cadre où les solutions vont
s?articuler : qu?elles soient technologiques ou pas? Le design nous a
permis de mettre en réseau des organisations et des associations qui ne se
parlaient pas forcément. Et puis, cela nous a surtout permis de parler de
coproduction et de dire que le design n?était pas quelque chose que l?on
imposait du haut vers le bas, mais quelque chose de cocréé.
InternetActu.net : Mais comment met-on de l?innovation ascendante dans les
politiques publiques ? Au quotidien, on sait bien souvent combien cela est
impossible ? Comment amener les politiques publiques à changer, les
services à innover et à se tenir à leurs innovations ? Comment on s?y prend
sur le terrain ?
Catherine Fieschi : La façon dont on s?y prend sur le terrain ? C?est
triste à dire, mais si nous avons eu l?opportunité d?accomplir ce que nous
avons accompli, c?est parce que les services publics en Grande-Bretagne
étaient dans un tel état, que beaucoup d?organismes n?avaient plus vraiment
le choix. Ils étaient forcés d?innover. Nous avons eu un discours, très
largement repris par les gouvernements travaillistes, qui a été de dire
qu?il fallait créer des espaces où l?on pouvait prendre des risques. On n?a
pas seulement parlé d?innovation et de coproduction, mais on a aussi parlé
de prise de risque. On a créé au coeur du ministère de l?Education une
unité dédiée à! ; l?innovation (Innovation unit) qui avait mandat d?innover
et permission de se tromper. Et ça, c?était en soi une véritable innovation
! De dire qu?au sein de chaque ministère on allait créer une cellule
d?innovation, travailler à créer des lycées ou des écoles pilotes, avec
lesquels travailler sans risque de blâme. Car la peur de prendre des
risques et d?en payer les conséquences est un frein majeur à l?innovation.
Avoir créé ces zones franches était absolument important. Mais nous n?avons
pas résolu le problème du passage à l?échelle, de la réplication d?un
programme. (?)
L?une des leçons tirées de nos travaux était qu?il était important de ne
pas partir des problèmes d?un endroit et décider que les mêmes problèmes se
posaient partout ailleurs. On a compris que l?innovation venait non pas du
haut vers le bas ni du bas vers le haut, mais en réseau et de manière
latérale. Si on arrivait à répliquer trois programmes pour enfants
diabétiques en Grande-Bretagne, c?était déjà très bien. En général, le
problème arrive quand on décide d?en faire cinquante. Car quand on décide
d?en faire cinquante, c?est le centre qui le décide, alors que les
problèmes se posent différemment d?une région à une autre, d?une ville à
l?! ;autre.
La dernière leçon à retenir, c?est une leçon que l?on connait tous.
L?innovation est souvent aidée par les nouvelles technologies, mais l?on se
leurre souvent sur leur rôle. Pour beaucoup de nos partenaires,
l?innovation est basée sur une ?grosse? innovation technologique, alors
que, souvent, c?est une adaptation d?une technologie qui existe déjà, une
diffusion d?une technologie qui est mal comprise qui permettent de faire
avancer un problème? Les gros travaux, les gros investissements donnent
souvent moins de résultats que la petite innovation bien accompagnée.
InternetActu.net : La clé, c?est toujours le public. Pourquoi les citoyens
ont-ils les clés de la réforme du service public ? Où disparaît la maîtrise
collective ? La société tout entière peut-elle se transformer en services à
l?usager ? Quid de ce qui n?est pas du domaine du service ?
Catherine Fieschi : Ce qui est important à comprendre, c?est que l?optique
du tout serviciel nous permet de dépasser la problématique de la
consommation. Plutôt que d?avoir des gens pour lesquels on produit de la
santé et qui la consomment de façon passive par exemple, on a des gens que
l?on remet dans une situation où ils ont plus de contrôle, mais aussi une
plus grande responsabilité de ce qu?ils font. De ce point de vue là, nous
n?évacuons pas le politique parce qu?il nous semble que notre vision est
assez progressiste et respecte à la fois la dignité de l?individu et les
défis de l?aube du XXIe siècle. Il nous paraît très important d?aller
au-delà des problématiques de consommation et de recon! naître que les
besoins et les attentes des citoyens ont changé. On ne peut pas leur dire
vous avez un choix infini de chaînes de télévision, mais par contre ?pour
vos lunettes ce sera comme ça? ! Ce constat-là ne nous paraît pas évacuer
la politique.
Secondo, il nous semble que c?est là la seule façon de pallier au grand
vide qui se creuse entre les pouvoirs publics d?un côté et la société
civile de l?autre. Société civile qui consomme les biens des pouvoirs
publics, et, de façon un peu passive. Enfin, créer un espace de
coproduction entre les deux nous paraît aussi un projet politique.
InternetActu.net : Au sujet de la coproduction, de l?innovation ascendante?
Ce sont des sujets qui rebondissent fort avec ceux qui ont une forte
culture numérique. Le terme de ProAm vient de Demos. Comment cette
théorisation du 2.0 résonne avec ce que sur quoi vous travaillez et quelles
limites y voyez-vous ?
Catherine Fieschi : Le 2.0 résonne avec ce que nous faisons, car il permet
de donner à des gens, qui n?en avaient pas les moyens avant, la possibilité
de contribuer à un débat de façon nouvelle. Il résonne, car il permet le
partage. Mais nous n?y voyons pas du tout une panacée : plutôt quelque
chose d?assez inéluctable. On a beaucoup travaillé avec les jeunes sur le
numérique. On a notamment publié un rapport baptisé Their Space qui
montrait que pour les plus jeunes, le monde est constitué par le numérique
et son principe consiste à en tirer parti.
Reste que le numérique représente beaucoup d?information à gérer. Comme
dans les forums publics, on écoute plutôt ceux qui ont les voix de stentors
qui dominent les débats? Ces outils ont les mêmes limites que les outils
non numériques.
Nous avons eu en Grande-Bretagne de graves problèmes pour ce qui concerne
la gestion des données personnelles. On a ainsi appris que l?individu moyen
en Europe apparaît sur 76 bases de données différentes. Lorsque l?Européen
de base remplit sa carte de fidélité pour je ne sais trop quel supermarché,
il n?a pas conscience des conséquences. Il y a un problème de partage, de
diffusion, de gestion, d?évaluation des informations personnelles. Mais ces
limites sont-elles suffisamment différentes des outils non numériques ? Je
pense qu?il nous faut hélas gérer l?inéluctable de ce point de vue là.
InternetActu.net : Vu de France, on a l?impression qu?au Royaume-Uni on
prend la participation des internautes au sérieux. On constate une profonde
réflexion sur le rôle des acteurs publics nationaux ou locaux, spécialisés
ou généralistes, dans l?émergence d?une prise de parole ou d?une évaluation
individuelle et collective sur l?avenir de la ville, de la science, du
service public, ou de la chaîne nationale? Dans ce foisonnement
d?initiatives construites, nombreuses et cohérentes, toutes ne
fonctionneront pas, mais la dynamique est là. Quelles sont selon vous les
raisons d?une telle dynamique en Grande-Bretagne ?
Catherine Fieschi : Nous avons un taux de participation aux élections très
faible. Tant et si bien que notre gouvernement a pris peur. Il y a eu une
prise de conscience qui a conduit à une grande enquête sur un an et demi
pour savoir si le problème relevait de l?apathie ou de l?aliénation. La
conclusion a été de dire : non les gens ne sont pas apathiques face à la
politique, mais totalement aliénés. Là-dessus, s?est greffé un constat
social grave. Un rapport de l?Unicef nous a dit que nous avions les enfants
les plus malheureux du monde, ce qui a tout de même agité une sonnette
d?alarme supplémentaire. D?autres rapports nous ont dit également que les
personnes âgées étaient particulièrement maltraitée! s. Autant de constats
sur lesquels sont venus se greffer un sentiment de déliquescence sociale
(alcoolisme, violences?). Autant de constats qui ont été très fortement
médiatisés avec pour résultat, un discours et un projet de Gordon Brown il
y a un an, disant qu?il fallait absolument s?occuper du tissu social
britannique pour rétablir des moyens de communication entre les différentes
classes sociales, entre les politiques et le reste de la société. Sans
oublier le fait que les attaques terroristes de 2007 ont ajouté à ce
sentiment, de la part de la classe politique, de ne plus rien comprendre du
public et des communautés qui le composent. Et vice-versa, l?impression de
la part du public britannique d?être complètement déconnecté d?un
gouvernement qui n?avait pas su prévoir une telle catastr! ophe.
En ce moment, on voit naître les jurés citoyens, on évoque pour la première
fois et sérieusement l?idée d?une constitution, écrite et codifiée, on
prépare un British Statement of Values qui décrira qui nous sommes? Tout
ceci montre une vision qui place la participation comme remède et l?absence
de participation comme ayant été à la base du problème, qui, pourtant,
malgré, tous les apports de 10 ans de gouvernement travailliste, ne semble
pas avoir amélioré le vécu national. Malgré le fait que les hôpitaux soient
en meilleurs états, qu?il y ait moins d?enfants vivants sous le seuil de
pauvreté, que les transports publics marchent beaucoup mieux? malgré tout
cela, le constat reste extr&ec! irc;mement négatif. Et celui du
gouvernement a été de se dire ?c?est parce que finalement on ne sait plus
se parler?.
InternetActu.net : La logique culturelle anglo-saxonne de cette approche
semble être forte. Est-ce que votre approche marche ailleurs ?
Connaissez-vous d?autres think tanks en Europe au moins ?
Catherine Fieschi : Les Think tanks sont une particularité plutôt
anglo-saxonne. Nous travaillons beaucoup avec des gouvernements étrangers,
mais plutôt avec l?Inde, la Chine, le Brésil, les Etats-Unis et le Canada
bien sûr, les pays scandinaves, l?Afrique et l?Amérique latine, mais
beaucoup moins avec l?Europe continentale.
La problématique que nous nous posons à Demos maintenant c?est comment
tirer partie d?une mondialisation juste et équitable. D?où le fait qu?il
soit plus facile pour nous de travailler avec des pays très ouverts plutôt
que de travailler avec une Europe continentale plus frileuse sur cette
question.
Catherine Fieschi : Demos est ce qu?on appelle un think tank dans le
langage anglo-saxon, ce qui est assez difficile à traduire. C?est d?une
part un organisme de recherche appliqué : nous sommes des universitaires
qui travaillons sur certaines problématiques de société en vue de susciter
le débat et de faire des recommandations pour alimenter les politiques
publiques, aussi bien du secteur public que du secteur privé. Mais nous
sommes aussi un laboratoire d?idées parce que nous sommes très axés sur la
recherche, la mise en application et l?expérimentation de projets pilotes.
InternetActu.net : Vous vous présentez comme un ?consultant d?intérêt
public? ? Est-ce que cela veut dire qu?il y a une philosophie de
l?intervention sociale derrière Demos ? Est-ce que cela veut dire que cette
philosophie est première ?
Catherine Fieschi : Je ne me souviens pas de ne m?être jamais présenté
comme consultant d?intérêt public, car nous faisons attention à ne pas trop
utiliser le terme de consultant puisque nous sommes un organisme sans but
lucratif. Mais il est vrai que ce que nous faisons n?est pas réplicable.
C?est au coeur de notre mission : travailler au cas par cas, contexte par
contexte, partenaire par partenaire, pour trouver les solutions et les
recommandations appropriées. Maintenant, si on prend le terme consultant
comme quelqu?un qui travaille dans un contexte spécifique et essaye de
trouver des solutions à un problème particulier? Il est vrai qu?on nous
consulte, donc forcément, sous cet angle, nous sommes un peu des
consultants?
Notre souci de l?intérêt public vient du fait que nous sommes un organisme
d?intérêt public. Notre but est l?éducation du public dans le domaine des
politiques sociales et économiques. L?intérêt public est absolument central
pour nous. Il est au coeur de notre définition.
InternetActu.net : Quelles sont les thématiques sur lesquelles vous
travaillez ? Et quels sont leurs liens entre elles ?
Catherine Fieschi : Ce qui prime avant tout pour nous, c?est de partir du
citoyen, de partir de ses problèmes et ses besoins pour essayer de
comprendre les problématiques nouvelles qui se posent et essayer d?élaborer
des solutions.
Nous divisons nos programmes de façon un peu artificielle, car tous ceux
qui travaillent à Demos travaillent sur 2 ou 3 programmes. Nous travaillons
principalement sur la ville, les sciences, les problématiques identitaires,
la sécurité, la culture et les services publics. Ces séparations sont
artificielles, puisque nous nous penchons sur le service public d?une
manière plutôt globale.
Pour nous l?important est de faire de la recherche tout en replaçant
l?usager-citoyen au centre de la problématique. Donc, lorsqu?on se penche
sur la science, on se penche sur l?engagement citoyen et les grandes
problématiques scientifiques. Lorsqu?on se penche sur les services publics,
ce qui nous importe, c?est l?innovation sociale et la façon dont on
améliore l?expérience de l?individu au quotidien. C?est pour cela que notre
slogan c?est ?building everyday democracy?, c?est-à-dire que c?est vraiment
reconnaître que la démocratie ce n?est pas quelque chose qui se vie de tant
à autre lors d?une élection par exemple, mais que c?est quelque chose qui
se vie au quotidien dans les rapports que l?on a tous les! jours avec les
instances de pouvoir.
InternetActu.net : A la manière de vos livres qui se présentent d?une
affirmation en forme de phrase plutôt que d?un simple titre, quelle est
l?affirmation de Demos ? Qu?est-ce que vous revendiquez ?
Catherine Fischi : Nous revendiquons d?abord la possibilité de changer la
façon dont les gens vivent la démocratie. Au départ, le slogan de Demos,
c?était ?People changing politics?. C?était l?affirmation que l?on pouvait
changer la façon dont on participait et dont on pensait aux problèmes et
aux solutions politiques. Pour nous, Demos représente l?engagement
démocratique au quotidien. Son but est de détecter les différents endroits
où il y a un moment d?engagement démocratique, là où on aurait tendance à
ne pas en voir, là où on ne verrait qu?un service, une transaction ou la
consommation d?un service. Nous, nous envisageons cela comme étant quelque
chose qui représ! ente finalement un moment politique dont il faut tirer
parti, un moment pouvant créer une sensation d?avoir été correctement
écouté ou pris en charge ou une occasion d?avoir contribué à quelque chose
pour son propre bien-être ou pour le bien-être des autres. Ce sont tout ces
petits moments dans la vie quotidienne qu?on aime répertorier et dont on
aime tirer parti.
InternetActu.net : On a l?impression qu?aujourd?hui, Demos c?est avant tout
une méthode, très largement inspirée du design, une re-conception de
l?innovation sociale, sous l?angle des utilisateurs et dans tous les
processus.
Catherine Fieschi : Tout à fait. Nous venons de publier The Talking Cure,
une publication qui observe la transformation de la relation entre le
médecin et son patient. Un patient qui va voir un médecin désormais mieux
armé en terme d?information et un médecin lui-même transformé par ce
patient plus informé. Ce que nous essayions de montrer c?est que la
médecine et la santé sont transformées par cette relation. Demain, les
ressources publiques de la santé vont être décuplées si on arrive à tirer
parti correctement de cette interaction.
Il y a une méthode qui est allée de pair avec un moment politique en
Grande-Bretagne. Demos a été créé au milieu des années 90, juste avant que
le gouvernement travailliste de Blair n?arrive au pouvoir. C?est un moment
où les services publics britanniques sont cassés : les trains ne roulent
plus, les hôpitaux sont pleins? Il s?agissait d?être novateur pour les
services publics. A ce moment-là, Demos s?est posé comme un partenaire de
choix pour les organisations publiques qui voulaient reconcevoir les
services publics, sachant qu?ils allaient devoir investir beaucoup, mais
qu?investir n?allait pas suffire. Il allait vraiment falloir reconcevoir le
rôle de l?usager, mais aussi mieux comprendre ce qu?étaient ces besoins.
Mettre l?us! ager au centre a été pour nous une façon de dire : ?il faut
changer de système opérationnel?. Au bout d?un peu plus de 10 ans, la
personnalisation, la coproduction, l?individualisation de certains budgets?
a soit été mis en oeuvre, soit est en passe de l?être. Donc, il est juste
de dire que cette méthode a eu un certain succès et qu?elle nous a définis.
Maintenant, ce sur quoi nous travaillons beaucoup, c?est la phase deux de
cette politique. Nous voici désormais confrontés à l?essoufflement du
gouvernement britannique et de ses politiques publiques, mais aussi à de
nouvelles problématiques, car on se rend compte que les besoins des usagers
ont été transformés ces dernières années et que nous en avons découvert de
nouveaux. Nous nous posons de plus e! n plus comme une organisation qui
essaye de mettre à j! our et r edéfinir les ?boundaries?, les frontières,
les limites, les nouvelles lignes de démarcation ou de partages qui
naissent des nouvelles manières de partager l?information, qu?elle soit
numérique ou pas. Pour nous la problématique pressante, c?est la gestion de
l?information autour de l?usager. Je dirais donc que notre méthode est en
train de changer. Ca y est, l?usager est au coeur des politiques publiques
! Maintenant, il faut apprendre à comprendre ses préférences, collecter et
lire les informations que nous avons sur lui et surtout les gérer, car il y
en a tellement ! Les pouvoirs publics se sentent un peu dépassés par la
quantité d?information et de préférences que les usagers évoquent et
émettent.
Nous avons créé une situation où, pour la première fois, le design était
important, central. Cela nous a permis de construire une argumentation qui
disait que le service public et l?usager sont engagés dans une
co-expérience, un co-design. Une expérience qu?on peut designer. A partir
de tel besoin, tel problème, on peut créer un cadre où les solutions vont
s?articuler : qu?elles soient technologiques ou pas? Le design nous a
permis de mettre en réseau des organisations et des associations qui ne se
parlaient pas forcément. Et puis, cela nous a surtout permis de parler de
coproduction et de dire que le design n?était pas quelque chose que l?on
imposait du haut vers le bas, mais quelque chose de cocréé.
InternetActu.net : Mais comment met-on de l?innovation ascendante dans les
politiques publiques ? Au quotidien, on sait bien souvent combien cela est
impossible ? Comment amener les politiques publiques à changer, les
services à innover et à se tenir à leurs innovations ? Comment on s?y prend
sur le terrain ?
Catherine Fieschi : La façon dont on s?y prend sur le terrain ? C?est
triste à dire, mais si nous avons eu l?opportunité d?accomplir ce que nous
avons accompli, c?est parce que les services publics en Grande-Bretagne
étaient dans un tel état, que beaucoup d?organismes n?avaient plus vraiment
le choix. Ils étaient forcés d?innover. Nous avons eu un discours, très
largement repris par les gouvernements travaillistes, qui a été de dire
qu?il fallait créer des espaces où l?on pouvait prendre des risques. On n?a
pas seulement parlé d?innovation et de coproduction, mais on a aussi parlé
de prise de risque. On a créé au coeur du ministère de l?Education une
unité dédiée à! ; l?innovation (Innovation unit) qui avait mandat d?innover
et permission de se tromper. Et ça, c?était en soi une véritable innovation
! De dire qu?au sein de chaque ministère on allait créer une cellule
d?innovation, travailler à créer des lycées ou des écoles pilotes, avec
lesquels travailler sans risque de blâme. Car la peur de prendre des
risques et d?en payer les conséquences est un frein majeur à l?innovation.
Avoir créé ces zones franches était absolument important. Mais nous n?avons
pas résolu le problème du passage à l?échelle, de la réplication d?un
programme. (?)
L?une des leçons tirées de nos travaux était qu?il était important de ne
pas partir des problèmes d?un endroit et décider que les mêmes problèmes se
posaient partout ailleurs. On a compris que l?innovation venait non pas du
haut vers le bas ni du bas vers le haut, mais en réseau et de manière
latérale. Si on arrivait à répliquer trois programmes pour enfants
diabétiques en Grande-Bretagne, c?était déjà très bien. En général, le
problème arrive quand on décide d?en faire cinquante. Car quand on décide
d?en faire cinquante, c?est le centre qui le décide, alors que les
problèmes se posent différemment d?une région à une autre, d?une ville à
l?! ;autre.
La dernière leçon à retenir, c?est une leçon que l?on connait tous.
L?innovation est souvent aidée par les nouvelles technologies, mais l?on se
leurre souvent sur leur rôle. Pour beaucoup de nos partenaires,
l?innovation est basée sur une ?grosse? innovation technologique, alors
que, souvent, c?est une adaptation d?une technologie qui existe déjà, une
diffusion d?une technologie qui est mal comprise qui permettent de faire
avancer un problème? Les gros travaux, les gros investissements donnent
souvent moins de résultats que la petite innovation bien accompagnée.
InternetActu.net : La clé, c?est toujours le public. Pourquoi les citoyens
ont-ils les clés de la réforme du service public ? Où disparaît la maîtrise
collective ? La société tout entière peut-elle se transformer en services à
l?usager ? Quid de ce qui n?est pas du domaine du service ?
Catherine Fieschi : Ce qui est important à comprendre, c?est que l?optique
du tout serviciel nous permet de dépasser la problématique de la
consommation. Plutôt que d?avoir des gens pour lesquels on produit de la
santé et qui la consomment de façon passive par exemple, on a des gens que
l?on remet dans une situation où ils ont plus de contrôle, mais aussi une
plus grande responsabilité de ce qu?ils font. De ce point de vue là, nous
n?évacuons pas le politique parce qu?il nous semble que notre vision est
assez progressiste et respecte à la fois la dignité de l?individu et les
défis de l?aube du XXIe siècle. Il nous paraît très important d?aller
au-delà des problématiques de consommation et de recon! naître que les
besoins et les attentes des citoyens ont changé. On ne peut pas leur dire
vous avez un choix infini de chaînes de télévision, mais par contre ?pour
vos lunettes ce sera comme ça? ! Ce constat-là ne nous paraît pas évacuer
la politique.
Secondo, il nous semble que c?est là la seule façon de pallier au grand
vide qui se creuse entre les pouvoirs publics d?un côté et la société
civile de l?autre. Société civile qui consomme les biens des pouvoirs
publics, et, de façon un peu passive. Enfin, créer un espace de
coproduction entre les deux nous paraît aussi un projet politique.
InternetActu.net : Au sujet de la coproduction, de l?innovation ascendante?
Ce sont des sujets qui rebondissent fort avec ceux qui ont une forte
culture numérique. Le terme de ProAm vient de Demos. Comment cette
théorisation du 2.0 résonne avec ce que sur quoi vous travaillez et quelles
limites y voyez-vous ?
Catherine Fieschi : Le 2.0 résonne avec ce que nous faisons, car il permet
de donner à des gens, qui n?en avaient pas les moyens avant, la possibilité
de contribuer à un débat de façon nouvelle. Il résonne, car il permet le
partage. Mais nous n?y voyons pas du tout une panacée : plutôt quelque
chose d?assez inéluctable. On a beaucoup travaillé avec les jeunes sur le
numérique. On a notamment publié un rapport baptisé Their Space qui
montrait que pour les plus jeunes, le monde est constitué par le numérique
et son principe consiste à en tirer parti.
Reste que le numérique représente beaucoup d?information à gérer. Comme
dans les forums publics, on écoute plutôt ceux qui ont les voix de stentors
qui dominent les débats? Ces outils ont les mêmes limites que les outils
non numériques.
Nous avons eu en Grande-Bretagne de graves problèmes pour ce qui concerne
la gestion des données personnelles. On a ainsi appris que l?individu moyen
en Europe apparaît sur 76 bases de données différentes. Lorsque l?Européen
de base remplit sa carte de fidélité pour je ne sais trop quel supermarché,
il n?a pas conscience des conséquences. Il y a un problème de partage, de
diffusion, de gestion, d?évaluation des informations personnelles. Mais ces
limites sont-elles suffisamment différentes des outils non numériques ? Je
pense qu?il nous faut hélas gérer l?inéluctable de ce point de vue là.
InternetActu.net : Vu de France, on a l?impression qu?au Royaume-Uni on
prend la participation des internautes au sérieux. On constate une profonde
réflexion sur le rôle des acteurs publics nationaux ou locaux, spécialisés
ou généralistes, dans l?émergence d?une prise de parole ou d?une évaluation
individuelle et collective sur l?avenir de la ville, de la science, du
service public, ou de la chaîne nationale? Dans ce foisonnement
d?initiatives construites, nombreuses et cohérentes, toutes ne
fonctionneront pas, mais la dynamique est là. Quelles sont selon vous les
raisons d?une telle dynamique en Grande-Bretagne ?
Catherine Fieschi : Nous avons un taux de participation aux élections très
faible. Tant et si bien que notre gouvernement a pris peur. Il y a eu une
prise de conscience qui a conduit à une grande enquête sur un an et demi
pour savoir si le problème relevait de l?apathie ou de l?aliénation. La
conclusion a été de dire : non les gens ne sont pas apathiques face à la
politique, mais totalement aliénés. Là-dessus, s?est greffé un constat
social grave. Un rapport de l?Unicef nous a dit que nous avions les enfants
les plus malheureux du monde, ce qui a tout de même agité une sonnette
d?alarme supplémentaire. D?autres rapports nous ont dit également que les
personnes âgées étaient particulièrement maltraitée! s. Autant de constats
sur lesquels sont venus se greffer un sentiment de déliquescence sociale
(alcoolisme, violences?). Autant de constats qui ont été très fortement
médiatisés avec pour résultat, un discours et un projet de Gordon Brown il
y a un an, disant qu?il fallait absolument s?occuper du tissu social
britannique pour rétablir des moyens de communication entre les différentes
classes sociales, entre les politiques et le reste de la société. Sans
oublier le fait que les attaques terroristes de 2007 ont ajouté à ce
sentiment, de la part de la classe politique, de ne plus rien comprendre du
public et des communautés qui le composent. Et vice-versa, l?impression de
la part du public britannique d?être complètement déconnecté d?un
gouvernement qui n?avait pas su prévoir une telle catastr! ophe.
En ce moment, on voit naître les jurés citoyens, on évoque pour la première
fois et sérieusement l?idée d?une constitution, écrite et codifiée, on
prépare un British Statement of Values qui décrira qui nous sommes? Tout
ceci montre une vision qui place la participation comme remède et l?absence
de participation comme ayant été à la base du problème, qui, pourtant,
malgré, tous les apports de 10 ans de gouvernement travailliste, ne semble
pas avoir amélioré le vécu national. Malgré le fait que les hôpitaux soient
en meilleurs états, qu?il y ait moins d?enfants vivants sous le seuil de
pauvreté, que les transports publics marchent beaucoup mieux? malgré tout
cela, le constat reste extr&ec! irc;mement négatif. Et celui du
gouvernement a été de se dire ?c?est parce que finalement on ne sait plus
se parler?.
InternetActu.net : La logique culturelle anglo-saxonne de cette approche
semble être forte. Est-ce que votre approche marche ailleurs ?
Connaissez-vous d?autres think tanks en Europe au moins ?
Catherine Fieschi : Les Think tanks sont une particularité plutôt
anglo-saxonne. Nous travaillons beaucoup avec des gouvernements étrangers,
mais plutôt avec l?Inde, la Chine, le Brésil, les Etats-Unis et le Canada
bien sûr, les pays scandinaves, l?Afrique et l?Amérique latine, mais
beaucoup moins avec l?Europe continentale.
La problématique que nous nous posons à Demos maintenant c?est comment
tirer partie d?une mondialisation juste et équitable. D?où le fait qu?il
soit plus facile pour nous de travailler avec des pays très ouverts plutôt
que de travailler avec une Europe continentale plus frileuse sur cette
question.
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