Comprendre les pratiques des plus jeunes
Plusieurs études intéressantes viennent de revenir sur les comportements numériques des adolescents.
Tout d’abord, prenons le temps de revenir à celle publiée par Pew/Internet, intitulée les ados et les médias sociaux (http://www.pewinternet.org/PPF/r/230/report_display.asp).
Selon l’étude de Pew, la création de contenu par les adolescents ne cesse de progresser, passant de 57 % en 2004 à 64% (par création de contenu, Pew/Internet entend un contenu créé ou co-créé sur un blog ou une page web, un partage ou un remixage d’un contenu original). Celle-ci reste surtout le fait des filles (35 % des filles bloguent contre 20 % des garçons, 54 % publient des images contre 40 % des garçons), hormis dans le domaine de la vidéo où les garçons sont 19 % à en poster contre 10 % des filles. 28 % des adolescents sont des super-communicateurs, utilisant tous les moyens de communication à leur disposition. Plus de 55% des adolescents connectés utilisent des sites communautaires et ont créé un profil en ligne. La motivation principale répond au besoin de rester en contact avec ses proches et notamment les gens que l’on voit le plus souvent, comme ses camarades de classe.
Comme le remarque danah boyd (http://www.zephoria.org/thoughts/archives/2007/12/29/pew_on_teen_soc.html), le rapport est très riche en enseignement :
- "Les images numériques (et les vidéos) jouent un rôle important dans la vie des adolescents. Les publier permet de commencer des conversations et la plupart des ados reçoivent un retour au contenu qu’ils postent.
- L’email continue de perdre du terrain, alors que les SMS, la messagerie instantanée et les réseaux sociaux facilitent des rencontres
- Les filles continuent à contribuer et à publier quand elles avancent en âge, plus que les garçons : elles contribuent d’ailleurs pour beaucoup à la croissance de la blogosphère adolescente.
- Les adolescents provenant de foyers peu fortunés ou de familles éclatées ont plus tendance à bloguer que les autres.
- Les ados les plus actifs en ligne ont tendance à être également les plus actifs dans la vie réelle.
- Les jeunes créateurs de contenus ne vouent pas leur existence au virtuel. Ils font autant d’activités réelles que les autres adolescents et ont plus tendance que les autres à avoir un petit boulot.
- La plupart des ados restreignent l’accès aux photos qu’ils publient."
Cette étude fait écho à son pendant français pourrait-on dire, qui mettait en avant les ados technos sapiens suréquipés, produite par TNS Media Intelligence (http://www.offremedia.com/DocTelech/Newsletter/Adotechnosapiens.pdf) de novembre 2007.
Selon une autre étude réalisée par Cap Gemini, la technologie accroît la soif de contrôle des jeunes, explique Le Monde informatique (http://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-la-technologie-accroit-la-soif-de-controle-des-jeunes-selon-cap-gemini-24998.html). Dans cette étude intitulée Digital Natives (http://www.capgemini.com/resources/thought_leadership/digital_natives/), Cap Gemini a identifié 4 tendances fortes chez les jeunes de 14 à 25 ans : la soif de contrôle (c’est-à-dire un besoin de contrôle sur leurs statuts et sur l’information, leur permettant de mettre à jour, d’envoyer un message quand ils le souhaitent, ce qui explique en partie leur désintérêt pour les médias traditionnels qu’ils ne peuvent pas façonner), l! ’impatience, l’esprit communautaire et le besoin d’expression. Des tendances qui expliquent certains comportements comme le fait de passer moins de temps devant la radio ou la télé (1h30 de moins par semaine en moyenne par rapport à 2001).
L’impatience, quant à elle, se traduit par la capacité de travailler en mode multitâche, en jonglant avec toute une panoplie d’outils high-tech. Cette compétence est plutôt considérée par leurs aînés comme un défaut de concentration, voire de la dispersion, ce qui entraîne d’après eux un manque d’efficacité. La capacité à accomplir plusieurs tâches en même temps est ainsi fréquemment décriée comme une source de baisse de productivité, comme le soulignait The Atlantic (http://www.theatlantic.com/doc/200711/multitasking) dans son édition de novembre : "Faire deux choses en même temps revient à n’en faire aucune". Pourtant, selon une étude de la Kaiser Family Foundation (http://www.kff.org/entmedia/entmedia121206pkg.cfm) datant déjà de 2005, 30% des adolescents et des étudiants font plusieurs choses en même temps quand ils font leurs devoirs. Est-ce que ces étudiants, constamment exposés aux interruptions du multitâche, à l’avenir vont devenir de nouveaux travailleurs de la connaissance, capable de surfer sur les torrents de l’information ? Ou est-ce que cette capacité ne va produire que des monstruosités ? s’interroge Ars Technica (http://arstechnica.com/news.ars/post/20071226-interruptions-info-overload-cost-us-economy-650-billion.html).
L’étude de la British Library (http://www.bl.uk/news/2008/pressrelease20080116.html) signalée par Abondance et Transnets montre, elle, que la "Génération Google" n’existe pas. Dans cette étude qui compare l’usage des moteurs de recherche et la pratique des bibliothèques, tous les groupes d’âge partagent les mêmes genres de pratiques électroniques et les mêmes lacunes (sauf sur les sites sociaux). Les comportements des plus jeunes ne sont pas plus avancés que ceux de leurs aînés : ils manquent autant de compétences dans la recherche d’information, saisissent peu de mots dans leurs requêtes, évaluent mal l’information qu’ils recueillent et ne cliquent que sur les premiers liens proposés en résultats.
Bien sûr, on peut y voir le résultat d’une lacune dans la culture informatique des plus jeunes, comme le suggère EPFL (http://pisani.blog.lemonde.fr/2008/01/21/generation-google-et-tic-peut-faire-mieux#comment-31619) citée par Olivier Le Deuff : "Je crois en fait que la génération des trentenaires est un peu particulière du point de vue du rapport à l’outil informatique. Nous y avons été familiarisé avec des machines plutôt primitives, et pour en tirer parti il fallait vraiment ne pas hésiter à "rentrer dedans". Je me souviens qu’adolescents, nous devions souvent programmer nous-mêmes nos propres jeux. (…) Aujourd’hui, les ados n’ont évidemment plus ce genre d’efforts à fournir. C’est autant d’apprentissage approfondi en moins. De plus, les machines de l’époque étaient beaucoup plus "ouvertes", et on pouvait sans problème les bricoler, au moins au niveau software. Aujourd’hui, ce sont de véritables "boîtes noires" (toujours surtout au niveau software). Allez essayer de comprendre Vista, a fortiori de le modifier !." Sans compter, comme le disent des commentateurs chez Francis Pisani, que ce n’est pas parce qu’on a des outils disponibles que l’on sait bien s’en servir : "En fait, le paradoxe, c’est qu’une utilisation intelligente de ces moteurs requiert une bonne connaissance de la langue, et surtout de disposer d’une grande richesse de vocabulaire". Pas sûr effectivement que les plus jeunes soient toujours les mieux armés pour affronter les lendemains numériques.