Quand les réseaux sociaux nous ramènent aux rites tribaux
Tout comme le Web, l’oralité est en effet "participative, interactive, collective et focalisée sur le présent". Tous deux visent également, selon Wright, à "unir les gens et les groupes", et les communications électroniques (billets, commentaires, mails, SMS et autres messages "instantanés") relèvent bien souvent plus de l’ordre de l’oralité que de dynamiques et processus propres à l’écrit.
Dans le même temps, les signes et symboles utilisés lors de ces échanges (avatars, smileys, vidéos et "blagues" envoyés par e-mail, widgets et gadgets envoyés sur Facebook, etc.) s’apparenteraient à des totems, ou encore à ces cadeaux (outils, verroterie, armes, symboles) qui, dans les cultures tribales, visent à se faire accepter par autrui, note Lance Strate, professeur de communication à l’université de Fordham, blogueur, utilisateur de MySpace, et cofondateur de l’association d’écolo! gie des médias.
L’objet de cette discipline, défini par Neil Postman, critique et théoricien de la communication, est d’étudier la façon dont les médias affectent la perception, la compréhension, les sentiments et les valeurs humaines.
Michael Wesch, qui se revendique lui aussi de l’écologie des médias, a décidé de se pencher sur les réseaux sociaux après avoir vécu 18 mois dans une tribu papoue en Mélanésie où il étudiait l’apparition de l’écriture. Evoquant dans le New York Times la notion d’identité, il dresse de même un parallèle entre les cultures tribales, où l’on est ce que les autres savent de vous, et Facebook, où l’"on se définit par ses amis".
Alex Wright relève toutefois plusieurs différences : dans les sociétés tribales, les liens sociaux sont une question de vie ou de mort, et l’on n’y établit de relation que face à face, contrairement aux réseaux sociaux. Ils désinhibent également les participants, au point d’y retrouver des groupes se revendiquant de la pochetronerie ou qui militent, comme sur Facebook et entre autres futilités, "Contre les cons qui restent immobiles à gauche sur l’escalator".Quand la machine nous (des)sert
Le parallèle entre l’oralité et les réseaux sociaux n’est pas nouveau : dans "Orality and Literacy: The Technologizing of the Word" ("Oralité et alphabétisation : La technologisation du mot"), publié en 1982, Walter J. Ong, qui avait précédemment étudié avec Marshall McLuhan, qualifiait ainsi de "seconde oralité" la tendance des nouveaux médias électroniques à faire écho aux anciennes traditions orales.
Ong voyait dans l’écrit une technologie. Michael Wesch, lui, s’est surtout fait connaître, cette année, par ses désormais célèbres vidéos où il explore ce que les nouvelles technologies, et usages, du web 2.0, recèlent et engendrent de nouveaux paradigmes sociaux.
La vidéo la plus connue (elle a été visionnée plus de 4 millions de fois), "The Machine is Us/ing Us", souligne ainsi ce que l’interconnexion croissante des réseaux et des gens, au travers du Web 2.0, doit nous amener à repenser :
"Information R/evolution", qui circule beaucoup sur la blogosphère ces derniers temps, explore pour sa part ce que modifient nos nouvelles façons de trouver, classer, créer, critiquer et partager l’information :
Conçue, et réalisée, avec 200 de ses étudiants, "A Vision of Students Today" explore le décalage entre ce qu’ils vivent au quotidien et la réalité doublement "déconnectée" de leurs lieux de formation, pourtant censés préparer leur avenir :
Paradoxalement, souligne Michael Wesch dans le New York Times, les réseaux sociaux pourraient nous faire perdre ce qui nous reste de nos traditions orales. Pas seulement parce que nous passons de plus en plus de temps à tapoter, et de moins en moins à parler, mais aussi parce que les liens entre amis "virtuels" ne sont généralement pas aussi forts que ceux qui nous lient à nos ceux du monde physique.
Les réseaux sociaux, souligne Lance Strate, sont pourtant précisément peuplés de gens qui cherchent avant tout à dire qu’ils existent, et qu’ils font partie de la communauté.
Et si l’engouement pour les réseaux sociaux relevait des processus en vigueur dans les rituels tribaux ? C’est la thèse explorée dans le New York Times par Alex Wright, journaliste, écrivain et ancien "architecte de l’information" du NYT, de l’Internet Archive ou encore de Yahoo.